Chronique Vodoun

Imaginez. Imaginez un village. Imaginez une lagune saumâtre. Un village accoté à la lagune et cette lagune qui s'étire entre terre ferme et langue de terre couverte d'élancés cocotiers.
Au-delà, la côte, la côte des esclaves.
Imaginez ce calme village, l'eau lagunaire flattée par la caresse d'un vent chaud, les hauts arbres décoiffés et la houle infatigable et océanique.
Imaginez, maintenant que le décor est planté, qu'au retour d'une courte balade, flanqué de votre indéfectible escorte d'enfants vêtus à la « vas-y comme j'te pousse », vos oreilles captent le son
sourd et cadencé de La peau tendue frappée.
Qu'après les babillages en langue vernaculaire des enfants, qu'après le cri strident d'un oiseau que vous n'avez même pas vu, qu'après la vision de la terre craquelée façon pachyderme, qu'après cette
parenthèse « normale », les tympans de vos oreilles pulsent au rythme syncopé et sûr d'un tam-tam. Aussitôt vous voilà aux aguets. Que se passe-t-il ?
Impossible de déterminer l'orientation de l'instrument. Encore une cinquantaine de mètres à fouler le sable gris, à faire fuir quelques cochons noirs, sans qu'aucun des enfants n'ait changé
d'attitude, et vous voilà à cheminer dans le dédale des palissades faites de hautes feuilles de palmier tressées entre elles.
Vous avancez et le secret demeure bien gardé : indifférent à la vie qui s'écoule, la peau résonne comme un métronome intemporel.
Imaginez un homme qui se dresse devant vous, le sourire aimable, torse nu et qui vous invite à le suivre.
Vous étiez intrigué, maintenant vous êtes inquiet.
« De quoi s'agit-il ? »
« Notre famille est réunie pour honorer notre vodoun Tron.
Et vous voilà attendu, accueilli, au sein de la cérémonie. Le gros tam-tam est là, sanglé à son mentor, désormais muet. Les vieux, les sages, la prêtresse enturbannée de blanc, sont assis côte à
côte, formant comme une haie qui mène immanquablement vers l'entrée béante d'une case. Eux d'un côté, les femmes, les enfants, les jeunes hommes de l'autre.
Impossible de rater la cible. Salutations appliquées, empreintes d'un sérieux respect.
Vous voilà intronisé spectateur privilégié. La raison dit : fuis , la curiosité dit : reste !
Et puis on vous explique. Vous entendez : famille, Tron, noix de kola ; vous vous sentez presque apaisé. Tron n'est paraît-il qu'un amateur de noix de kola et la famille assemblée sacrifie à son
culte lorsque la prêtresse en a reçu le signe. Aujourd'hui est un de ces jours de retrouvailles autour du vodoun.
Puis, un à un, les adeptes pénètrent l'antre de la case. L'homme au tam-tam se réapproprie l'instrument. Il sue et la moiteur vous ressaisit lorsqu'on vous invite à les suivre.
Bien entendu, vous imitez vos hôtes puisque l'échappatoire est devenue improbable. Comme eux, vous vous déchaussez. Vous voilà pieds nus avec cette sensation étrange d'être entièrement nu ou plutôt
vulnérable.
Au prime abord l'intérieur paraît sombre, mais bien vite les nombreux rais de soleil qui jaillissent de partout, vous permettent d'embrasser la scène.
Émoi. Hésitations. Clignement d'yeux. Hésitations surtout sur la conduite à tenir. Mais tout cela s'évanouit très vite car l'émotion prend le pas, le cerveau bégaie. Quelques mots vous rassurent,
contredisant ce que vos yeux captent de plus en plus clairement. Noix de kola à profusion, soit, ici et là, et là encore, mais pourquoi ces taches d'un rouge-sang frais sur une sorte de drap blanc
?
Eh ! reculade. Pourquoi cette tête de chat roux...posée sur un autel ?
Eh ! haut-le-cœur. Pourquoi cette tête de chiot posée sur un autre autel semblable au premier ?
Pourtant tout et tous sont tranquilles, parfaitement sereins. Bien sûr il y a le tam-tam, dehors. Mais les yeux ont clos les oreilles.
On me réexplique :
« Tron est un grand consommateur de kola ! Il faut faire connaître notre vodoun en France...c'est un honneur pour nous que Tron voyage par tes vues. »
Certes, néanmoins j'ai conscience de faire la plus belle série de photos floues de ma vie, tant mes mains tremblent, et mon œil droit brûle par les gouttes de sueur déversées depuis mon front.
A. A. Chatenet
Alain Adebiyi Chatenet: Expositions / débats

