Visite des revenants

J’ignore pourquoi, mais dès après l’aube, le village ce matin bruisse  de façon inhabituelle. Il est vrai que nous sortons d’une cérémonie étirée sur plus de 48 heures.

Cette cérémonie-fleuve qui s’appelle un « djenou » chez les Fon, intervient environ entre un et trois mois après un enterrement. Elle consiste en un hommage appuyé envers le défunt, tournée vers ce qu’il fut, ce qu’il aima de son vivant. La grande famille s’assemble, se souvient, évoque ; le temps de veuvage est levé officiellement si nécessaire et l’on ripaille joyeusement aux sons multiples des percussions ou des décibels électriques.

Donc, ce matin, la quiétude qui aurait dû suivre ce tohu-bohu, ce vacarme, ces pleurs et ces rires, semble impuissante face à une rumeur grandissante.

Les Cluito vont investir le village !

Mais qui sont ces Cluito ?! Ma curiosité aussitôt s’aiguise. J’apprendrais plus tard que Cluito est la contraction de Kou-vito, autrement dit les alter ego des revenants  de la Société Egungun chez les Yoruba.

Quand, par où, comment vont-ils se manifester ? Je l’ignore. Mes pauvres questions reçoivent des réponses très sibyllines de la part des adultes. Ce sont les enfants qui m’avertissent, par leurs cris, leurs courses paniquées, par les pleurs des plus petits. Nul doute, un Cluito est dans les parages. Et d’un coup, il m’apparaît, fascinant !

Seul, mais accompagné d’un jeune homme armé d’un bâton. Il paraît immense, imposant, gesticulant, bref impressionnant. Couvert de la tête aux pieds dans son habit de lumière ruisselant de paillettes, il déambule, sorte de Quasimodo bossu, sorti du fin fond d’un couvent.

Le jeune homme au bâton se tient à distance, son rôle est des plus précieux. De la dextérité de son bâton dépend la vie des vivants. Nul ne doit approcher le revenant, nul ne doit toucher ou être touché par un pan de l’habit de celui qui vient du royaume des morts, sous peine de devoir le suivre dans l’au-delà. Là, on ne rigole plus !

Peu après il disparaîtra, vraisemblablement avalé par l’ombre fraîche de son couvent. De la journée on ne le reverra plus, ni lui ni ses comparses. Aurais-je rêvé !

Maintenant, place aux Zangbeto, autres revenants bien plus ludiques. Il suffit d’imaginer une sorte de toit de chaume conique, surmonté d’un symbole (statuette de bois, drapeau béninois même) et on tient l’image du Zangbeto. Lui est sage, n’épouvante personne et catalyse autour de lui tout ce que compte d’enfants le village.

Rarement, le Zangbeto se montre seul. Ils ont plutôt l’instinct grégaire, sortent en meute, s’exhibent aux alentours de l’arbre à palabre dans les villages, et envahissent sans scrupules jusqu’aux avenues des villes. Soutenus ardemment à grands coups de percussions multiples, ils dansent tels des derviches, toupies de fibres végétales faiseuses de tours de magie.

Social, le Zangbeto l’est assurément. On peut même dire qu’il sort pour un oui ou pour un non : pour les touristes, à l’occasion de commémorations en tous genres, pour les rassemblements politiques ou une inauguration un peu solennelle. Nonobstant ces sorties fréquentes, il demeure un symbole fort de la culture ancestrale.

Et la journée se passe à grands renforts de Zangbeto tournoyants, soutenus dans leurs exhibitions par les chants des femmes, les peaux tendues, les bois cognés, les grappes de clochettes martelées.

A l’approche du crépuscule c’est, tout à coup, une tout autre chanson qui s’immisce dans les crânes : les Egungun sont de retour !

Là, sous l’immense manguier aux palabres, à deux pas de l’embarcadère, brèche s’ouvrant sur la lagune, alignés en rang d’oignons, assis sur des chaises sorties d’on ne sait où, dos à une palissade de feuilles de palmier tressées, les « notables » vont accueillir les ancêtres.

Les esprits se terrent sous, dans, les habits inaccoutumés des Cluito. Le cercle se referme, large, à bonne distance autour de ces êtres mystérieux et hypnotiques.

Ils sont quatre, cinq, six dans l’enceinte de ce cercle. Les enfants ont abandonné les rires, s’agrippent aux pagnes des mères.

Et, toujours au son des tambours, les Cluito s’animent, dansent, tour à tour, sur un rythme propre à chacun d’entre eux. Les pas sont codés. En fait rien n’est le fruit du hasard.

Bientôt, propulsé dans une course insensée, l’un des Cluito rompt le cercle. Fuite en avant, la crainte d’être touché fait fuir et rire jaune les plus courageux.

Les esprits sont fantasques ! Tout comme les ancêtres qu’ils incarnent, certains sont irascibles, coléreux et impulsifs, tandis que d’autres sont doux, bavards, presque sympathiques. Ceux-là ont droit à quelques francs cfa, qu’il convient de leur attribuer selon un rite immuable, car la prudence prime : laissez tomber la piécette dans le creux de la main soigneusement gantée du revenant, celui-ci la laissera choir sur le sol, alors son guide à l’aide de son bâton, roulera la pièce de monnaie dans le sable ou la poussière et c’est seulement après ce périple que les 25 ou 50 francs cfa pourront disparaître dans la poche du jeune homme.

Enfin, comme ils sont venus, les ancêtres-revenants, dès avant la nuit tombée, se fondront dans l’espace et rejoindrons le calme sépulcrale de leur couvent respectif.

A. A. Chatenet